"Quand le cheval, pour la première fois, voit le singe, il l’observe. Il voit que le singe arrache les fleurs des arbustes, les arrache méchamment (non pas brusquement), il le voit. Il voit aussi qu’il montre souvent les dents à ses compagnons, qu’il leur arrache les bananes qu’ils tiennent, alors que lui-même en possède d’aussi bonnes qu’il laisse tomber, et il voit que le singe mord les faibles. Il le voit gambader, jouer. Alors le cheval se fait une idée du singe. Il s’en fait une idée circonstanciée et il voit que lui, cheval, est un tout autre être.
Le singe, encore plus vite, remarque toutes les caractéristiques du cheval qui le rendent non seulement incapable de se suspendre aux branches des arbres, de tenir une banane dans ses pattes, mais en général de faire aucune de ces actions attrayantes que les singes savent faire.
Tel est le premier stade de la connaissance.
Mais dans la suite, ils se rencontrent avec un certain plaisir."
Henri Michaux, Un Barbare en Asie
"And though the news was rather sad
Well, I just had to laugh"
The Beatles, A day in the life
Le venin de la transdisciplinarité
En 1884, Paul lafargue avait cette phrase définitive:
“Dans nos départements lainiers, on effiloche les chiffons souillés et à demi pourris, on en fait des draps dits de renaissance, qui durent ce que durent les promesses électorales ; à Lyon, au lieu de laisser à la fibre soyeuse sa simplicité et sa souplesse naturelle, on la surcharge de sels minéraux qui, en lui ajoutant du poids, la rendent friable et de peu d'usage. Tous nos produits sont adultérés pour en faciliter l'écoulement et en abréger l'existence. Notre époque sera appelée l'âge de la falsification, comme les premières époques de l'humanité ont reçu les noms d'âge de pierre, d'âge de bronze, du caractère de leur production.”
Nous proposons d’aborder les termes d'interdisciplinarité et de transdisciplinarité, non pas dans leurs versants conceptuels, ce qui a été très bien fait part d’autres, et nous vous renvoyons aux travaux de Ciccone et Urgese, mais dans leur versant environnemental. C'est-à-dire de les situer, dans un champ sémantique contemporain de la relation, de la relation entrepreneuriale notamment, comme des mots subissant de plein fouet un double processus de neutralisation et de falsification.
Les mots deviennent alors des produits adultérés qui peuvent être évidés de leur sens, de leur trouble, de leur venin. Ils servent à définir des dispositifs - autre mot neutralisé dans son acception contemporaine - construits pour ne pas produire d’effets mais essentiellement de l’image, de la surface. Ils visent alors à servir la continuité fluide de la production dans un environnement dégradé qu’il s’agit de ne surtout pas élaborer dans ses effets nocifs. Il faut dessiner dans les traits imposés, ne surtout pas déborder pour considérer l’essence de la peinture.
Ces mots, nous le sentons confusément, n’importe quel salarié le sent, servent d’autres buts. La collaboration, l’éthique, la participation, la collégialité, la démocratisation, la bienveillance, l’empathie, la responsabilité, l'autonomisation, l’humanisation, la diversité, cachent souvent mal leur envers: la solution rapide à des problèmes, l’autoritarisme verticalisé, l’extension des marchés, la neutralisation du conflit, le dédouanement de la responsabilité collective, la dépossession, l’ignorance et le mépris, l'automatisation des tâches, la déshumanisation des environnements, et l’expulsion au dehors de l’étranger.
Car toute négativité est prestement évacuée de ces langages qui produisent des surfaces lisses sans profondeur et sans ambiguïté. Ils définissent des espaces (une réunion transdisciplinaire, un comité d'éthique, une réforme participative, un espace sur la qualité de vie au travail) et sont conçus de telles manières à ce que les énoncés et les intentions qu’ils supportent ne puissent pas prendre vie. Les mots “négatifs” qui circulent (“problématique”, “inadapté”, “dysfonctionnel”, “négativité”) sont eux aussi neutres, fonctionnels, sans discussion possible, performatifs.
Nous aboutissons alors à des paradoxes apparents: comités d’éthique sans éthique; espaces d’élaborations conçus pour qu’il n’y ait pas d’élaboration; lieux de formation professionnelle sans formation professionnelle; réunions transdisciplinaires organisées par une idéologie dominante; recherches organisées contre la possibilité de trouver; espaces intermédiaires sans processus intermédiaires possible. Ils ne sont dès lors qu'apparences, simulacres, et à traiter comme tels. Nous pourrions dès lors faire la même analyse que Jo Freeman sur les groupes seprétendant “à absence de structure” et se révélant structurés, au-delà de l’utopie initiale, par la rigidité des anciennes structures de domination.
Fruit d’une adaptation excessive à des conditions organisationnelles impraticables et inhabitables (un budget insuffisant pour des recherches transdisciplinaires et participatives, un temps impossible pour rendre un projet correct, des exigences normatives écrasantes), ne laissant pas d’espaces intermédiaires ni de temps lent et long nécessaire à la métabolisation, ou plus simplement d’un processus relevant de la novlangue managériale, ces endroits sont au mieux nocifs, au pire neutres. Dès lors, pour les comprendre et les analyser, il ne faut pas considérer la surface, l’étiquette, mais le flacon, ses courbes, la manière dont différents acteurs ont trafiqué le vin, et la mémoire des processus chimiques.
Comme l'a montré G. Neyrand, la psychologie semble particulièrement se fondre, dans une époque promouvant la positivité, le progrès, la rupture avec l’archaïque, la fluidité, l’aventure individuelle et le syncrétisme dans ce travail de falsification sous des formes dites “intégratives”. Cette illusion transdisciplinaire, intégrative, qui se réduit souvent au slogan publicitaire d’un jambon qui s’affiche sans nitrite. Des psychologues affirment qu’ils sont safe, bienveillants, en somme qu’ils ont 25% de sel en moins que la concurrence. Mais faut-il juger un livre à sa couverture, ou un jambon à son emballage ?
Nous pourrions mettre à l’ordre du jour de cette collusion de la psychologie et de son époque, de sa trop grande adaptation, les prétentions transdisciplinaires et syncrétiques. Dans la pratique, elles occupent le champ de l'intégratif, dans le champ de la recherche, elles se signalent par des bons mots autour de la créolité, du syncrétisme et du métissage théorique, et peuvent être lues, à l’heure de la fluidité, de l’accélération et de l’intégration érigées en dogme et en impératifs catégoriques, comme des symptômes contemporains d’adaptation aux nouvelles normes. Comme c’est le cas pour l'Éthique, l’Empathie et l’Humanisation, l’emploi des mots se débarrasse un peu trop prestement du temps nécessaire à l’interpénétration théorique et de la violence de la rencontre avec l’étranger, de l’inhumain dans l’humain.
Une psychologie sans territoire et sans histoire, sans consistance se berce du rêve idéal d’une créolité à l’eau de rose, sans mulâtre, sans esclave de maison, sans viol, sans réduction au statut d’espèce inférieure, d’objet, d’outil, de jouet ou de marchandise, sans répression “sévère mais juste” du marronage, sans préservation des anciennes idoles sous les conversions apparentes, sans domination, sans courants souterrains, sans que personne ne soit traité de “bounty” ou d”oncle Tom”, sans “jaloux saboteurs aux yeux de crocodile”, sans “ temps béni des colonies”, n’est jamais loin.
C’est un signe des temps, comme l’usage extensif de l'Éthique, de la Loi, de l’Humanisation sans moyens de leur donner une réalisation effective. Loin d’un donné d’emblée, le transdisciplinaire est effort auquel nous ne voulons souvent pas consentir. Ou seulement comme un changement de genre qui ne laisserait pas de cicatrices, de pertes et de traumatismes.
Il faut se méfier des prétentions intégratives, pluridisciplinaires, qui mettent en avant une créolisation ou un métissage débarrassé de la violence. Pour reprendre l’image de Donna Haraway qui nous explique des concepts de circulations microscopiques, à partir d’une scène où sa chienne Border Collie lui lèche le visage, ou à partir des crottes qu’elle ramasse à l’aide l’emballage du New York Times plutôt qu’avec des sacs à crottes industriels et colorés: ce voyage me semble plus proche quelque chose de viral, c’est de la contamination entre espèces compagnes. Pour reprendre la philosophe Jeanne Etelain : des zones de friction. Avec les barbares.
Il ressort de cette fausse transdisciplinarité des impasses, des alignements, des formes de cannibalisme, ou pire une visite touristique limitée à des circuits et à des réserves, des nuits chez l’habitant. “Une conception un peu sucrée de l’accueil”, comme le disait F.D. Sebbah fustigeant une certaine lecture de Levinas. A l’image de nombre d’instances institutionnelles, et de formes de langages rencontrées, le slogan transdisciplinaire porte une imagerie et un discours qui ont essentiellement pour vocation de tromper, évacuer, afin de vendre efficacement un projet au lieu de le penser et de le réaliser pleinement.
Qui a envie d’être dérouté ? D’adopter non seulement la pensée de l’autre, mais de se couler dans son système de pensée et de valeur différent, dans ses rythmes, ses odeurs d’arrière cuisine, ses rites quitte troublants. Qui a envie de se soumettre et de s’incliner, de se mettre au service de l’autre, de déconstruire ? Qui le peut, surtout, dans un contexte accéléré et concurrentiel de la pratique et de la recherche ? Nous ne supportons déjà pas les trottinettes électriques et les téléphones portables dans des espaces ouverts, comment pourrions-nous supporter une autre discipline dans un espace fermé et accéléré ? Non pas seulement ses thèmes, ses objets, mais ses méthodes, ses rites, ses sales habitudes.
G. Canguilhem, en son temps, parlait des coexistence pacifiques, des unités épistémologiques de façade cachant mal des disparités sans consistance, des “frontiérisations” disciplinaires et des silos de pensée.
Neutralisés, galvaudés et instrumentalisés, dans des formes qui relèvent du protocole, de l’eau de rose de médiocre qualité, il convient de les entendre dans une forme brute qu’il faudrait substituer: une rencontre violente, une éthique traumatisante, une transdisciplinarité et une transculturalité contaminantes. Des pratiques qui intègrent ce qu’il faut de renoncement pour ne pas s’entretuer, accepter la passivité, ou ne pas se dévorer l’un l’autre, avant de retourner roupiller dans notre casemate.
A l’inverse, le transdisciplinaire contaminant pourrait être l’envers d’une transdisciplinarité se présentant comme accueillante, d’une recherche se voulant ouverte, mais ayant tout du placebo. Elle serait constamment assaillie - comme on le serait par des hordes barbares - par des méthodologies, des conceptualisations, venant d’autres cultures, qui sont moins assimilées et comprises, qu’inquiétantes et poussant au séparatisme. Dès lors, ce n’est pas l’intention transdisciplinaire qui tiendrait l’ensemble que le temps long de l’histoire.
Cela n’empêche pas des éclaircies temporaires, mais les éclaircies n’empêchent pas les orages non plus. La météo de ce groupe de recherche fut particulièrement changeante, mais c’est peut-être un bon signe. C’est peut-être moins l’échec de la pluridisciplinarité que quelque chose qui se met en route.